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# Daron Acemoglu, la régulation de l'IA et le partage entre capital et travail
- URL: https://ephemeron.fr/daron-acemoglu-la-regulation-de-lia-et-le-partage-entre-capital-et-travail/
- Published: 2026-08-31T00:00:00.000Z
- Updated: 2026-09-21T14:26:23.000Z
- Author: Nikos Smyrnaios
- Tags: acemoglu, ai

(Article publié initialement sur [mon blog Mediapart](https://blogs.mediapart.fr/nikos-smyrnaios/blog?ref=ephemeron.fr))

### En août 2026, l'économiste Daron Acemoglu s'est retrouvé au centre d'une controverse qui oppose les partisans d'une orientation politique de l'intelligence artificielle aux tenants d'un développement confié au marché. Présentée comme un débat d'experts, cette querelle porte en réalité sur la répartition des gains de l'IA entre le capital et le travail.

Le 17 août 2026, *The Economist* a publié [un article anonyme intitulé « L'économiste le plus influent du monde est étrangement peu convaincant »](https://archive.ph/enRPU?ref=ephemeron.fr#selection-1101.0-1341.1). Le texte passe en revue les travaux de Daron Acemoglu, professeur au MIT et colauréat du prix Nobel d'économie 2024 avec Simon Johnson et James Robinson. Il examine ses recherches sur le rôle des institutions coloniales dans le développement, puis ses estimations récentes sur le lien entre natalité et croissance, pour conclure que sa réputation dépasse la solidité de ses résultats. La cible véritable de l'article apparaît toutefois dans sa dernière partie. Ce qui gêne l'hebdomadaire, c'est la position d'Acemoglu sur l'intelligence artificielle et sa proposition d'en « orienter » (*steer*) le développement plutôt que de le laisser au marché.

[Acemoglu a répondu quatre jours plus tard. ](https://archive.is/okYg0?ref=ephemeron.fr#selection-1101.0-1269.24)Il souligne que l'attaque coïncide avec la parution de son nouveau livre et qu'elle s'appuie sur des propos d'économistes anonymes recueillis « autour de quelques verres », ainsi que sur les billets d'un blogueur, Noah Smith. Ce dernier avait [remis en ligne en juillet une longue critique de *Power and Progress*](https://www.noahpinion.blog/p/book-review-power-and-progress-874?ref=ephemeron.fr), [l'ouvrage publié par Acemoglu et Johnson en 2023.](https://shapingwork.mit.edu/power-and-progress/?ref=ephemeron.fr) Dans ce livre, les deux auteurs défendent l'idée d'une « IA pro-travailleurs », c'est-à-dire d'une technologie conçue pour augmenter la valeur du travail humain plutôt que pour le remplacer.

## Les positions en présence

Le politiste Henry Farrell, [dans son ](https://www.programmablemutter.com/p/the-acemoglu-wars-are-all-about-ai?ref=ephemeron.fr)blog décrit cette séquence comme une bataille dont l'IA constitue le véritable enjeu. Il distingue deux camps. Le premier réunit des dirigeants d'entreprise, des investisseurs en capital-risque, des économistes influents et des commentateurs. Sa doctrine a été formulée par Marc Andreessen, financier de la Silicon Valley, dans son *Techno-Optimist Manifesto*. Andreessen y présente la régulation comme un obstacle au progrès et affirme que tout ralentissement de l'IA reviendrait à provoquer des morts évitables. Le second camp rassemble des universitaires et des commentateurs qui estiment que le développement de ces technologies doit faire l'objet de choix collectifs.

Les arguments des partisans du laisser-faire sont résumés par Noah Smith. Celui-ci conteste l'idée centrale de *Power and Progress*, selon laquelle les entreprises choisiraient entre des technologies qui remplacent le travail et des technologies qui le complètent. Pour lui, ce « menu de technologies » n'existe pas, car personne ne peut savoir à l'avance si une invention détruira plus d'emplois qu'elle n'en créera. Il cite plusieurs études empiriques indiquant que l'adoption de robots s'accompagne fréquemment d'une hausse de l'emploi dans les entreprises et les secteurs concernés. Il rappelle que le déploiement de l'IA depuis 2012 a coïncidé, aux États-Unis, avec une progression des salaires, une stabilisation des inégalités et un niveau d'emploi élevé. Il juge enfin irréaliste la solution d'Acemoglu, qui supposerait selon lui un comité d'experts chargé d'évaluer chaque technologie à venir. Smith privilégie des mesures appliquées après coup, comme les subventions salariales ou la négociation collective de branche.

## L'enjeu que le débat technique dissimule

C'est sur ce point que Farrell déplace la discussion, et ce déplacement intéresse directement une analyse de gauche. Le « progrès technique » invoqué par Andreessen et par l'auteur anonyme de *The Economist* n'a rien d'une force homogène et autonome. Il repose sur deux présupposés rarement explicités. Le premier veut qu'une IA sans règles ne soit orientée par personne. Le second veut qu'un développement dérégulé produise toujours de meilleurs résultats qu'un développement encadré. Le premier présupposé est contredit par les faits. L'IA est déjà orientée, aujourd'hui, par un groupe restreint d'investisseurs et de dirigeants. La question pertinente porte donc sur le contenu de cette orientation et sur l'identité de ceux qui la déterminent.

En effet, le développement technologique connaît des rendements croissants : une fois qu'une trajectoire est engagée, elle tend à se renforcer et à écarter les autres. Acemoglu nomme « bifurcations » (*critical junctures*) les moments où une trajectoire l'emporte sur une autre. Ses propres travaux sur le changement technique dirigé montrent qu'une trajectoire peut favoriser durablement un facteur de production au détriment d'un autre, en l'occurrence le capital au détriment du travail. Cette distinction est décisive pour la répartition de la valeur.

Lorsque le capital, sous forme de travail mort (technique) se substitue au travail vivant, les détenteurs des machines captent les gains et réduisent la rémunération de la main-d'œuvre. Lorsque le capital complète le travail, les salariés conservent une capacité de négociation. Le vocabulaire économique recouvre ici une contradiction d'intérêts entre les classes.

Cette dimension est absente du discours techno-optimiste. Lorsque Andreessen célèbre le progrès, ou lorsque Smith soutient qu'il faut préserver des entrepreneurs comme Elon Musk sous peine de laisser la Chine prendre l'avantage, ils défendent des intérêts particuliers présentés comme l'intérêt général sans le dire. Le « marché des idées » n'est donc pas un espace neutre où les arguments s'affrontent à égalité.

Farrell cite aussi le cas des livreurs Flex d'Amazon, encadrés par des algorithmes qui attribuent les tournées et prononcent les exclusions sans intervention humaine. Un ingénieur du dispositif reconnaît qu'il revenait moins cher de se fier à l'algorithme que de rémunérer des agents chargés d'examiner les licenciements contestés. Cet exemple illustre ce que recouvre l'efficacité mise en avant par les partisans de l'automatisation : un gain pour les entreprises et un coût reporté sur les travailleurs.

Le sociologue du travail Juan Sebastián Carbonell prolonge ce constat dans *Un taylorisme augmenté. Critique de l'intelligence artificielle* (Éditions Amsterdam, 2025). Il replace l'IA dans l'histoire longue de l'organisation du travail et la décrit comme un taylorisme numérique, c'est-à-dire un ensemble d'outils déployés pour déposséder les travailleurs du contrôle sur leur activité et pour séparer la conception de l'exécution.

À partir du cas de la machine-outil à commande numérique introduite aux États-Unis, il montre, suivant David Noble, que l'adoption d'une technologie répond à des choix politiques autant qu'à des critères d'efficacité technique. Il en tire une formule nette : « Une technologie s'impose surtout en raison de la supériorité des acteurs qui la promeuvent. » Le déploiement de l'IA dans le travail obéit selon lui à la même logique : renforcer le contrôle exercé sur la main-d'œuvre et accentuer sa déqualification.

## La limite de la position d'Acemoglu

De mon point de vue, le reproche ue l'on puisse adresser à Acemoglu concerne la timidité de ses propositions. Son idée d'« IA pro-travailleurs » et son appel à orienter l'innovation restent formulés dans un cadre technocratique et libéral : subventions ciblées, recours à l'expertise, déclaration collective (« We Must Act Now ») que ses propres signataires peinent à traduire en dispositifs concrets.

La moquerie de Noah Smith sur le « comité d'experts » vise juste sur un point. Un aréopage d'économistes chargé de prévoir les effets des technologies futures serait effectivement peu opérant. L'alternative à cette impasse relève cependant de l’approfondissement de la démocratie économique, et non du laisser-faire. Les décisions gagneraient à être prises par celles et ceux dont le travail et les conditions d'existence dépendent de ces technologies, plutôt que par un cercle restreint de spécialistes.

Acemoglu esquisse cette voie lorsqu'il reprend la notion de « pouvoir compensateur » de John Kenneth Galbraith et lorsqu'il rappelle que la force de la démocratie tient à la confrontation d'intérêts divergents. Il s'arrête cependant en chemin. L'orientation du progrès technique, c'est-à-dire le choix des applications financées, des usages proscrits et de la répartition des gains de productivité entre profits et salaires, relève des décisions politiques. La confier aux investisseurs de la Silicon Valley revient à laisser trancher, pour plusieurs décennies, ceux qui ont intérêt à ce que la part du travail diminue.

Une réponse à la mesure de la situation suppose un contrôle démocratique de ces technologies : une représentation des travailleurs dans les orientations de l'innovation, une transparence sur les systèmes qui organisent leur activité, une socialisation d'une partie des gains, et un débat public sur ce que ces outils doivent ou non automatiser. Acemoglu a rouvert cette question. Il revient à la gauche d'en formuler des réponses.