Incendies en France : sur Telegram, la course au coupable

Incendies en France : sur Telegram, la course au coupable

(Article publié initialement sur mon blog Mediapart)

Pendant que la Gironde et les Landes brûlaient cet été, une autre combustion gagnait les canaux publics de Telegram : celle des accusations. À partir de deux corpus collectés via le projet Data4Transparency, nous avons cartographié un « blame game » où la responsabilité tourne vite à la désignation de coupables, portée par l'extrême droite et des réseaux pro-russes.

Plus de 40 000 hectares calcinés, plus de 200 bâtiments détruits, des dizaines de milliers d'habitants évacués : l'incendie parti le 22 juillet 2026 à Saumos, en Gironde, s'inscrit dans une série de feux qui ont frappé le sud-ouest de la France avec une violence inédite. Mais aux flammes réelles a répondu, presque en temps réel, un embrasement numérique. Sur les réseaux, la catastrophe a déclenché une avalanche de commentaires, de « dossiers » et de théories, tous obsédés par une même question : à qui la faute ?

L'une des arènes majeures de ce déferlement est Telegram. La messagerie s'est imposée pour des raisons précises, que la recherche documente depuis plusieurs années. Ses canaux publics diffusent vers un nombre illimité d'abonnés, à mi-chemin entre la messagerie privée et le média de masse. Sa modération quasi inexistante en a fait, selon les travaux de Richard Rogers (2020), un refuge pour les figures « déplateformées » ailleurs. Bannies de X ou de Facebook, elles y ont reconstitué leurs audiences. Son mécanisme de transfert (le « forward ») permet à un même message de sauter de canal en canal, tissant les réseaux denses que les chercheurs Aleksandra Urman et Stefan Katz (2022) ont cartographiés du côté de l'extrême droite. Walther et McCoy (2021) y voient un accélérateur de désinformation et de complotisme. Plus subtilement, des travaux récents montrent que le fil chronologique et le forward y favorisent des récits « disparates », faits de fragments juxtaposés, qui relèvent du soupçon davantage que de la démonstration. C'est exactement ce que nos données donnent à voir.

Qui parle ?

Nous avons analysé deux corpus : d'abord 2 826 messages issus de 183 canaux entre le 1er juin et le 27 juillet, puis, pour la semaine du pic (21 au 28 juillet), 1 242 messages soumis à une analyse statistique du vocabulaire (méthode Reinert). Une fois écarté le bruit (beaucoup de canaux parlent d'« incendie » à propos de la guerre en Ukraine), une écologie très structurée apparaît.

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© Photo Romain Perrocheau / AFP

Quatre familles se partagent le terrain. Les médias installés (Le Figaro, France 24, Le Monde) alimentent le flux en faits bruts : bilans, évacuations, déplacements ministériels. Leur poids en vues et en partages reste pourtant faible. L'essentiel de l'audience se joue ailleurs, dans trois écosystèmes : une nébuleuse complotiste et de « réinformation », des canaux de droite radicale et identitaire, et un réseau pro-russe, auquel s'ajoute la voix de médias d'État étrangers comme PressTV, organe iranien francophone. Ce sont ces marges qui cumulent les vues, très au-dessus du centre médiatique. Chaque réseau produit ses accusations pour sa propre audience, sans espace commun où elles se confronteraient.

Le « blame game », ou trois langages du soupçon

L'analyse statistique fait apparaître un blâme éclaté en trois langages séparés, chacun formant un « monde lexical » distinct que la méthode isole sans qu'on le lui impose.

Le premier est celui de la cause criminelle. Son vocabulaire (police, criminel, arme, volontaire, pyromane, Fontainebleau) refuse l'explication climatique au profit d'une main humaine. Il s'appuie sur des faits réels (des interpellations ont bien eu lieu, un pompier volontaire a été mis en cause à Fontainebleau) pour glisser vers le feu « suspect » : « Les incendies du sud-ouest sont aussi naturels que celui de Notre-Dame », écrit un canal identitaire à près de 9 000 vues.

Le deuxième langage est géopolitique, et il porte la signature des réseaux pro-russes. Partant d'un article du quotidien espagnol La Razón, ils diffusent l'idée que des hélicoptères bombardiers d'eau russes, les Kamov Ka-32, seraient « cloués au sol par les sanctions européennes ». Le manque de moyens aériens est alors imputé à Bruxelles et à l'atlantisme, la politique de sanctions étant présentée comme la source du problème. Fait notable, ce récit se concentre presque entièrement sur la seule journée du 26 juillet, ce qui trahit une diffusion coordonnée.

Le troisième est celui de l'argent détourné et de la « reconstruction ». Il soude deux motifs : les milliards dépensés « pour nettoyer la Seine » ou aider l'Ukraine au lieu d'acheter des Canadair, et le soupçon que les forêts brûlées « libéreraient » des terres pour des parcs photovoltaïques, le projet solaire Horizeo, en Gironde, étant cité comme preuve. L'incendie y devient un acte intéressé. Ce registre, lui aussi, culmine sur une journée précise, le 25 juillet.

Trois coupables, donc, pour une même catastrophe : l'incendiaire, l'Union européenne, l'oligarchie « qui détruit pour reconstruire ». Aucun ne se substitue à l'autre ; ils coexistent, adressés à des publics différents.

Des enjeux politiques bien réels

Ce brouillage a d'autant plus de prise qu'il s'accroche à des faits authentiques. La flotte française de Canadair, une douzaine d'appareils d'une trentaine d'années en moyenne, est bel et bien vieillissante, son renouvellement n'étant pas prévu avant 2028 ; un rapport parlementaire signé Damien Maudet (LFI) et Sophie Pantel (PS) l'avait documenté dès 2025. Le noyau de la critique des moyens tient la route. Mais il est aussitôt déformé : la citation, largement relayée, selon laquelle Emmanuel Macron aurait « annulé l'achat de Canadair » pour financer des avions « cent fois plus chers » destinés à l'Ukraine relève de la construction rhétorique. L'A400M mobilisé cet été est un avion militaire équipé d'un kit largueur, une solution d'appoint sans rapport avec un quelconque arbitrage budgétaire au profit de Kiev.

C'est là que se noue l'enjeu politique. Le procédé est toujours le même : partir d'un grief légitime, puis le faire dériver vers un ennemi désigné d'avance, l'immigration, les écologistes, l'« agenda mondialiste » ou la Russie diabolisée. L'extrême droite y trouve un carburant idéal, greffant la catastrophe sur ses obsessions préexistantes ; les réseaux pro-russes, eux, l'exploitent pour transformer un incendie girondin en argument contre les sanctions. La désinformation, ici, agit comme un aiguillage : elle capte une émotion réelle et la détourne vers un coupable commode.

Le grand absent

Dans ce théâtre d'accusations, un acteur manque à l'appel : le climat. Nos deux analyses convergent sur ce point. La canicule et la sécheresse, désignées par les pompiers et les scientifiques comme la cause première de l'intensité des feux, ne sont presque jamais niées frontalement. Elles sont évincées, reléguées au rang de « prétexte », noyées sous la recherche d'un responsable humain et volontaire. Chaque interpellation de pyromane devient l'occasion d'une pique : « le fameux réchauffement climatique… »

C'est peut-être le résultat le plus inquiétant. En désignant partout des responsables intentionnels (l'incendiaire, le mondialiste, l'« oligarque »), ces discours se trompent de cible et, ce faisant, éloignent méthodiquement du réel. À mesure que Telegram fabrique ses coupables, il rend un peu plus improbable le seul débat qui compte : celui sur les causes véritables, et sur les moyens d'y faire face.

Note méthodologique

Les données proviennent des canaux publics Telegram, collectées via le projet Data4Transparency (app.data4transparency.com), qui outille le suivi de la désinformation sur la messagerie. Deux corpus ont été mobilisés : un premier de 2 826 messages (1er juin au 27 juillet 2026, 183 canaux) pour une analyse thématique par cadres accusatoires ; un second de 1 242 messages (semaine du 21 au 28 juillet) pour une classification hiérarchique descendante selon la méthode Reinert (type IRaMuTeQ), qui regroupe les segments de texte par proximité de vocabulaire en « mondes lexicaux ». Après filtrage sur le sujet (feux français, hors bruit de guerre), l'analyse statistique porte sur 345 messages découpés en 694 segments de texte (668 classés) et 417 formes actives, répartis en sept classes. Les canaux et les dates ont servi de variables illustrées, permettant d'associer chaque registre à ses locuteurs et à son calendrier. Ce corpus, issu de canaux militants et de « réinformation », n'est pas représentatif de l'opinion française ; il éclaire la manière dont un discours se fabrique, sans dire quelle audience il touche réellement dans la population.