IA : à Genève, des chercheurs remontent la chaîne de l'exploitation
(Article publié initialement sur mon blog Mediapart)
Réunis du 9 au 11 septembre au siège de l'OIT, des chercheurs ont documenté ce que l'industrie de l'IA préfère taire : des modérateurs africains privés de leurs propres contrats, des livreurs sans papiers devenus main-d'œuvre captive, des adolescents qui produisent de la valeur sans être reconnus comme travailleurs. Et quelques outils pour riposter.
Pendant trois jours, le siège de l'Organisation internationale du travail (OIT) a accueilli la neuvième conférence de l'International Network on Digital Labor (INDL).Plus d'une centaine de communications y ont été présentées par des chercheurs, syndicalistes et militants d'une trentaine de pays, de l'Inde au Chili, du Kenya à la Corée du Sud, en passant par le Brésil, le Mexique, la Chine, le Maroc, Madagascar et la plupart des pays européens.
Le thème, « AI Supply Chains », les chaînes d'approvisionnement de l'intelligence artificielle, part d'un constat : derrière les grands modèles de langage, les véhicules autonomes et la logistique robotisée travaille une main-d'œuvre mondiale d'annotateurs et de modérateurs. Ils trient les données, calibrent les réponses des machines et filtrent les contenus violents pour que des produits vendus comme « autonomes » paraissent « sûrs ». Les travaux présentés décrivent une réalité caractérisée par de l’exploitation et de l’aliénation au travail. Mais aussi, des mouvements de résistance et auto-organisation des travailleurs. Voici quelques exemples.
Des contrats jamais remis aux salariés
Jessica Pidoux (université de Neuchâtel), Kauna Malgwi et Sonia Kgomo, de l'African Content Moderators Union, ont enquêté sur les modérateurs employés au Kenya et au Nigeria par des sous-traitants, les BPO (business process outsourcing). En s'appuyant sur la portée extraterritoriale du RGPD européen, elles ont obtenu des contrats de travail et des accords de confidentialité qui n'avaient jamais été remis aux travailleurs. Ces pièces établissent juridiquement la violation de leurs droits. Elles contredisent le discours d'exception de la tech, qui se dit hors de tout cadre légal tout en confiant aux BPO ses coûts salariaux et ses responsabilités.
Loger, discipliner, expulser
Les mêmes intermédiaires opèrent en Europe. Marco Marrone (université du Salento) et Antonio Casilli (Télécom Paris) ont étudié les centres de modération d'un grand BPO à Lisbonne et à Athènes. Ils décrivent un « encastrement à flux tendu » en trois temps. L'entreprise attire des migrants multilingues recrutés loin de leur pays. Elle les retient par le logement et l'emploi local, et les discipline par des indicateurs de performance fixés par la firme d'IA. Elle les écarte quand ils ne correspondent plus à ses exigences. Le pouvoir de l'employeur s'étend ainsi au logement et à la vie hors travail. D'autres communications ont abordé l'aliénation des travailleurs européens de la donnée ou les effets du microtravail sur le bien-être des conjoints.
Des livreurs captifs
À Paris et à Bordeaux, l'enquête SANTE-COURSE, menée en 2025 par l'INED, l'IRD et la Maison des coursiers de CoopCycle, a interrogé 1 004 livreurs. Elle croise le statut d'emploi (titulaire ou locataire du compte) et le statut administratif (avec ou sans papiers), et mesure leurs effets sur la durée et l'intensité du travail et sur la précarité des revenus. Conclusion : l'ubérisation, combinée à des lois restrictives sur l'immigration et l'asile, produit l'exploitation et la dégradation de la santé d'une main-d'œuvre captive. D'autres travaux portaient sur l'endettement des livreurs migrants en Inde ou lisaient le travail de plateforme au prisme de la traite des êtres humains.
Des adolescents au travail sans le savoir
Au Brésil, Amanda Biazzi et Matheus Viana Braz (université d'État de Maringá) ont suivi des adolescents actifs sur les plateformes : création de contenus, optimisation de l'engagement, systèmes gamifiés. Le Statut numérique de l'enfant et de l'adolescent, en vigueur depuis 2026, impose vérification de l'âge et limites aux interfaces nocives. Mais il traite les mineurs en usagers à protéger et ignore leur participation à la création de valeur. Cette activité, entre jeu, sociabilité et travail, échappe à toute reconnaissance juridique. D'autres recherches ont montré l'enrôlement d'étudiants marocains et d'enseignants brésiliens dans l'annotation de données.
Le vieux schéma de la sous-traitance
Le panel du projet AI-WORLd (AI-Workers' Rights Litigation) a proposé une lecture d'ensemble. Les grandes entreprises de l'IA externalisent annotation et modération, mais gardent le contrôle par les indicateurs de productivité, les normes de qualité et la surveillance algorithmique. Ce morcellement reproduit un schéma aussi ancien que l'industrie : exploitation des travailleurs et responsabilité juridique volontairement brouillée. L'AI Act européen lui-même vise les risques liés à l'usage de l'IA et ignore ceux que supportent ceux qui la fabriquent.
Le droit comme terrain de lutte
AI-WORLd répond par le contentieux stratégique contre les donneurs d'ordre, en mobilisant le devoir de vigilance des entreprises et le droit des données personnelles. Autour des juristes Baptiste Delmas et Luca d'Ambrosio (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) siégeaient Rachel Beausejour et Samira Alaoui (CGT-FAPT), Joan Kinyua et Ephantus Kanyugi de la Data Labelers Association (Kenya), Anthony Kimani d'Oversight Lab Africa, et une personne restée anonyme. Ce détail rappelle le coût de la prise de parole dans ce secteur. Les trois organisations, soutenues par l'association Intérêt à agir et le laboratoire DIPLab, ont mis en demeure Teleperformance SE, maison mère du groupe TP, de revoir en profondeur son plan de vigilance. Elles estiment que ce plan ne permet pas d'identifier ni de prévenir les risques graves que courent les milliers de salariés du groupe chargés d'annoter des données pour l'IA et de modérer des contenus pour les réseaux sociaux, au Kenya et ailleurs. En droit français, cette mise en demeure est l'étape préalable à une éventuelle action en justice. Pour ses porteurs, le procès sert aussi à nouer des alliances transnationales et à rendre visibles des travailleurs absents des récits sur l'innovation, dans un contexte d'alignement des pouvoirs politiques sur les géants de la tech.
En Inde, la grève fait plier les plateformes
Le droit pèse d'autant plus que les travailleurs se mobilisent. Shikha Shalini et Sweta Singh (université GGSIPU, New Delhi) ont étudié les grèves de livreurs indiens de fin 2025. Le 25 décembre, une grève éclair a perturbé la livraison dans plusieurs grandes villes. Le 31 décembre, les livreurs des plateformes de repas et de commerce rapide ont cessé le travail dans tout le pays, à l'appel du syndicat des travailleurs de plateformes du Telangana (TGPWU) et de la Fédération indienne des travailleurs du transport sur applications (IFAT). Ils réclamaient de meilleures rémunérations, des objectifs de livraison compatibles avec leur sécurité, la fin des blocages arbitraires de comptes et une protection sociale.
L'enjeu est considérable. Selon le think tank gouvernemental NITI Aayog, l'Inde comptait 7,7 millions de travailleurs de plateformes en 2020-2021 et devrait en compter 23,5 millions en 2029-2030. Le Code de sécurité sociale de 2020 les intègre au système de protection sociale et oblige les plateformes à verser une part de leur chiffre d'affaires à un fonds dédié.
Les chercheuses relèvent un fait rare : une partie des médias généralistes et financiers, d'ordinaire favorables au marché, a délaissé l'angle du consommateur privé de livraison pour traiter des conditions de travail et du juste salaire. Selon elles, ce cadrage a pesé sur l'intervention du gouvernement. Après la grève, les plateformes ont revu leurs délais, augmenté les rémunérations et abandonné le slogan de la livraison « en dix minutes ».
D'autres formes d'organisation ont été présentées : le plaidoyer syndical des modérateurs africains, les solidarités numériques de travailleurs égyptiens de la donnée, l'activisme vidéo de livreurs chinois, l'organisation collective des travailleurs de plateformes en Argentine et le projet participatif Data4Workers, qui aide livreurs et travailleuses du soin à décoder les algorithmes. Des juristes ont aussi examiné l'interdiction de la sous-traitance en Allemagne et le devoir de vigilance appliqué à la logistique en France.
Les organisateurs misent sur le dialogue social pour une IA « centrée sur l'humain ». Les travaux présentés à Genève rappellent qu'un dialogue suppose un rapport de force. Les livreurs indiens ont montré ce qu'il peut obtenir ; les travailleurs de la donnée, dispersés entre plateformes et sous-traitants, commencent à peine à le construire.